Manet passe Aux Aveux ~

Le 1 FÉVRIER 2013

Sa famille, ses amis, ses proches : la plupart des portraits de l’artiste sont rassemblés à la Royal Academy de Londres.

Ces toiles trahissent nombre de ses secrets intimes.

On ne cesse de redécouvrir Manet et cependant, toujours, il s’esquive. Un siècle après sa mort, la rétrospective de Françoise Cachin, en 1983 au Grand Palais, avait magistralement ouvert quantité de voies de recherche.

Le Chemin de fer, 1873, dernier portrait du modèle fétiche de l’artiste, Victorine Meurent.Crédits photo : National Gallery of ArtWashington/Royal Academy of Arts

MANET

  • En 2003-2004, à Madrid, le Prado analysait ses influences espagnoles, sans doute les plus déterminantes.
  • En 2011 à Orsay, Stéphane Guégan réinterrogeait la notion de modernité, rappelant la part baudelairienne de l’artiste mais soulignant aussi tout ce qui le retenait aux maîtres anciens et à la tradition académique.
  • Fin avril, ce sera au tour de l’empreinte vénitienne d’être examinée. Une exposition au Palais des Doges accrochera pour la première fois côte à côte l’Olympia et sa principale source d’inspiration, la « Vénus d’Urbin » de Titien.

En attendant, Londres se penche sur la question du portrait.

Question centrale dans l’œuvre de ce peintre charnière du XIXe siècle, et qui éclaire son paradoxe profond. À savoir qu’il montre autant qu’il cache.

Dans Voir Manet, essai qui paraît ces jours-ci chez Fayard (398 p., 25,90 €), l’académicien Frédéric Vitoux détaille de manière pénétrante et passionnée ce mouvement double, cette tension pathétique responsable pour une large part du charme (lire Le Figaro Littéraire du 17 janvier).

Pour lui, Manet nous trouble parce qu’il clame secrètement sa sincérité. Sa peinture – quand bien même elle représente autrui – est le cri étouffé de ses propres tabous.

Elle est saturée d’inconscient refoulé. Elle ne raconte rien et cependant dit tout.

De fait à Londres, liaisons inavouables, paternité interdite, ridicule des bonnes mœurs, sexe, mort et vanité se lisent partout en filigrane pour peu qu’on connaisse les principaux épisodes sentimentaux de la vie de l’intéressé.

Les moustaches du «Tigre»

Berthe Morisot, aimée au point d’être représentée onze fois (quatre tableaux ici dont le si touchant Berthe Morisot au bouquet de violettes du Musée d’Orsay), finira par épouser le frère cadet de Manet, Eugène.

Victorine Meurent, le modèle de l’Olympia (absent de l’exposition) et du Déjeuner sur l’herbe dont on peut admirer la version réduite de la Courtauld Gallery – autre amour impossible? -, s’avère également d’une présence obsédante.

Suzanne, l’épouse fanée et grossie, est grossièrement zébrée de hachures, avec Zizi le minou noir du ménage endormi sur ses cuisses. La toile a trôné des années bien en évidence dans la demeure familiale. Personne ne s’est aperçu du scandale. Ou n’a voulu le voir…

Quant à Léon, le fils non reconnu, il s’impose, lui, tout en transparence, figurant sous différents déguisements. Pêcheur, cycliste, lecteur rêveur, jeune gandin au canotier… Tout lien héréditaire est gommé, seulement suggéré comme dans l’énigmatique « Déjeuner dans l’atelier » (venu de Munich).

Dans un immense portrait en pied, Eva Gonzales, la seule élève officielle de Manet, se trouve, sous ses airs de dame du monde, tournée en précieuse ridicule. Plus loin, passé la famille et les amis, dans une section consacrée aux personnalités, Clemenceau jeune n’a encore que les moustaches du Tigre qu’il entend devenir. Il n’a pas le temps de poser, Manet conserve le caractère esquissé et rapide de son travail.

Passons sur le ridicule bourgeois de messieurs Brun et Arnaud ; l’un plastronnant comme un jars sur ses graviers, l’autre monté sur un canasson tel un Philippe IV de pacotille. Manet, parfois, peut être drôle.

En face, du coup, le portrait de l’ami Antonin Proust semble un tantinet également sarcastique. Le haut-de-forme est un peu étroit pour la tête de celui qui s’apprête à devenir ministre des Beaux-Arts sous Gambetta.

Même chose pour le journaliste de L’Intransigeant Henri Rochefort. Son caractère héroïque – enfermé pour délit d’opinion au bagne de Nouméa, il s’était évadé par la mer – est tempéré par une houppette ayant pris un coup de vent.

Ainsi cette galerie de particuliers devient-elle générale. Elle se hisse à l’universel. Elle a valeur de tragi-comédie humaine.

Édouard_Manet_-_Pertuiset,_le_chasseur_de_lions

Dommage que plusieurs toiles majeures, pourtant annoncées dans le catalogue, aient fait défaut au dernier moment. La scène de drague « Chez le père Lathuille » (Musée de Tournai), le « Tartarinesque » Eugène Perthuiset, « Chasseur de lions » (Sao Paulo), le foisonnant « Dans la serre » (Berlin) et « Le Repos », merveilleux portrait en pied de Berthe Morisot (Rhode Island), manquent mystérieusement à La Royal Academy. Cela fait beaucoup.

«Manet, Portraying Life», jusqu’au 14 avril à la Royal Academy of Arts, Burlington House, Piccadilly, Londres W1J OBD. Catalogue en français, Mercator, 224 p., 22 £ (tél.: + 44 20 73 00 80 00. http://www.royalacademy.org.uk).

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